Je sais qu'elle est seule. J'arrive chez eux. Elle m'ouvre, elle est vieille, elle est sèche, elle n'a aucune innocence, aucune violence, elle porte un tailleur-pantalon aussi moulant et voyant que celui de la brunâtre du feuilleton télé où l'amour prend feu. J'entre. Elle s'interpose. Je la pousse dans le salon. Je lui demande de m'indiquer le bureau de Simon. Elle m'emmène. Je claque la porte derrière nous. Je lui demande de se déshabiller, elle tente de me mettre dehors. Je la somme de se déshabiller, elle me balance un livre au visage. Je la plaque contre le bureau, je lui tiens les mains, je lui découpe l'entrejambe de son pantalon avec le cutter du bureau. Elle sent la transpiration acide, je lui enfonce un gros cigare dans le cul, elle vagit et allume le cigare, je lui mets mon poing dans le joli trou ou est sorti le garçon chéri, et je la regarde, et elle tremble, et elle ne cligne pas des yeux. Elle a des yeux méchants, et les dents prêtent à mordre. Je lui mets un coup d'haltère dans la mâchoire. Ça ne va pas du tout à Simon d'avoir un haltère dans son bureau. Un coup de tampon à l'encre dans le cou, et j'ai toujours mon poing dans elle. Elle se laisse faire. Je lui coupe les cheveux. Je me coupe le poing et je le lui laisse à l'intérieur.(...)
(...)
J'ai décidé de ne plus rien passer par mon trou du cul, ni dans un sens, ni dans l'autre.
Ni queue, ni crotte. J'ai trop peur que maman Perle ne me quitte par en bas, et je n'oublie pas
que j'ai failli la perdre. Alors il faut que je mange très peu. Je vais mastiquer longuement,
et avaler juste une bouchée par repas, que je rendrai plus tard, par en haut. Je n'irai plus
jamais aux toilettes.
- Tu sais, Simon, j'ai décidé de ne plus jamis aller aux toilettes. Désormais, je fais
que pipi.
- C'est intéressant. Tu en as d'autres comme ça? a demandé Simon.
- Non. Je gerbe souvent. C'est tout. Mais je crois que je l'ai déjà dit.
- Et sinon, a ajouté Simon, à part avaler des billes et arrêter de chier, tu as
des projets?
- Non.
- Ecoute, si tu vis bien comme ça, tant mieux. Tu arrives à travailler?
- Très bien, ai-je répondu. Je travaille très bien.
- Je ne te propose pas d'aller diner? a-t-il ajouté. Tu préfères faire un footing?
- Non. Je vais aller vomir. J'ai pas assez craché mon déjeuner.
Je sens que j'ai frolé sa baffe dans ma gueule, mais rien. Il s'est levé, il a soupiré,
je crois même qu'il a haussé les épaules, et il a claqué la porte. M'en fous.
Il rappellera.
Ah, Simon...Quand comprendras-tu que j'ai envie que tu me cognes. Une fois. J'ai envie que tu me frappes
et que tu me secoues par les bras, devant toi, comme on fait avec les bébés qui s'étouffent,
ou avec les brancardiers qui bloquent un passage. Que tu gueules, que tu vocifères,
que tu me pousses sur le carrelage contre lequel je m'éclaterai la tempe, et
que tu me baises alors que je reprends à peine connaissance, en me murmurant que je suis la pute
que tu aimes.(...)
(...)
France m'a téléphoné. Elle m'a parlé d'amour. Elle a dit des tas
de choses sur ce qu'elle pensait de moi, caméléon, volage, tendre, éternelle.
Elle était défoncée. Je lui ai parlé de mon bébé. Elle
a confondu avec un chien. Elle m'a demandé ce que ça allait être comme race. Je lui ai dit bâtard-pitbull,
mélange d'homme et de femme. Elle a reniflé. J'ai raccroché. Voila tout ce qui me reste de théo.
Ses pauvres copines imbéciles. Mais qu'est ce que j'ai fait du bon temps?
- Tu es jolie dans ta salopette, m'a dit Simon en me prenant dans ses bras devant le Monoprix. On le voit
le bébé, maintenant. Tu es grosse.
- Non, Simon, je ne suis pas grosse, je suis déformée.
- Oui c'est vrai, pardon. Tu es déformée et susceptible.(...)
J'allais trouver Simon á la fac, et j'ai rencontré un clochard, qui
fumait assi devant une banque. Il m'a parlé de sainte Claire et de saint François
d'Assise, et comme ça durait très longtemps, je me suis accroupie devant lui. A part qu'il
puait, il était très beau. D'ailleurs, l'odeur n'a rien à voir
avec la beauté. En fait, c'était le plus beau clochard que j'aie jamais vu, et c'était
aussi celui qui sentait le plus fort, malgré les subjonctifs imparfaits qu'il employait avec
précision dans ses diatribes auxquelles il n'accordait, qu'avec parcimonie, quelques respirations, le temps
de rots bien secs. Il aurait roté gras, tout cela aurait été très
différent. Mais son rot ne m'ayant pas écoeurée, j'ai décidé de l'inviter
à déjeuner et de laisser Simon m'attendre dans son bureau de la fac. Je lui avais
demandé de me donner rendez-vous là-bas... Il m'excitait vraiment trop avec son bic rouge,
il fallait que je voie de quoi il pouvait avoir l'air, son bic rouge en activité.
Le clodo s'appelait Anthoine, avec un h. Il ressemblait à Jean-Hugues Anglade et me passionnait
avec ses récits d'aventures. Il me parlait du caniveau comme les dadames parlent de leurs cours
d'histoires de l'art, avec chichis et mystères, enthousiasme et prétention. Comme elles, il
pensait : Vous ne pouvez pas comprendre, ce serait trop long à expliquer.
Lui, n'a pas été long à m'exciter. Je lui ai demandé s'il pouvait se passer
une nuit du caniveau, si une chambre d'hôtel lui ferait plaisir, pour un petit bain, et une petite pipe.
Il a sourit, il a dit oui.
Je l'y ai laissé tout l'après-midi, le temps d'aller retrouver Simon dans son bureau très
excitant. Lui boudait, parce que j'étais en retard. Alors je l'ai quitté rapidement, en lui
disant que je détestais qu'il me parle mal.
J'ai retrouvé Anthoine à l'hôtel. Il avait fait monter des croque-madame,
et j'avais apporté des capotes. Il était tout propre, à part ses ongles.
La chambre était humide et savonneuse. J'ai défais le couvre-lit et je lui ai très
doucement proposé de me prendre. Il n'a pas dit non. Pendant qu'il me baisait, je me demandais
si c'était très bon pour mon grenier, cet amour capoté. Rien n'allait y pénétrer.
Alors j'ai pris de lui avec mon coeur, avec mes yeux et mon esprit. Je lui ai volé son âme.
Et je ne commettais pas d'erreur. Elle allait simplement épouser la mienne et
peut-être à nouveau lui donner forme humaine.
Je prenais sa force, son don de vie, sa magie contre le froid, sa résistance contre les autres, je prenais tout
ce qu'il avait bâti contre les gens comme moi.(...)
(...)
J'ai souvent à l'esprit l'idée de tuer Jean Flaque. Sur une liste rédigée
en lettres de sang j'ai répertorié quelques noms de gens à éliminer, avant
de m'occuper de mon cas si un jour je décidais d'en finir avec ma pauvre vie à reculons.
Je me dis aussi parfois que je pourrais simplement assassiner. Je finirais en prison et n'aurais plus
à effectuer toutes ces mécaniques quotidiennes. Quand je n'ai pas le courage de me tuer,
je voudrais que l'on m'enferme pour n'avoir plus rien à manger, et éprouver le besoin,
l'envie, de remuer mon corps ankylosé, de retrouver la forme de moi-même.
Je me sens minuscule, inutile, à peine l'omportance d'une tâche d'encre ou d'une goutte de suie.
Avec ce que je pense des humains, j'aurais dû éclore, je ne sais pas, toute cette connaissance des autres
aurait dû me faire devenir quelqu'un, c'était logique après avoir si bien dépecé
autrui, de savoir recoller mon squelette, enfin, parvenir à terminer le puzzle avant la fin.(...)
(...)
Pour le moment, je dois emmener le chat pour son vaccin. J'ai réussi à avoir un rendez-vous après
le travail. Ce vieux vétérinaire est consciencieux, je ne peux pas arriver en retard. L'exactitude
m'a été transfusée et, contre ce ridicule pincement de ventre dès que je n'ai pas
mon quart d'heure d'avance, je ne peux rien.
Je prends froid au pied de mon immeuble si quelqu'un doit passer me prendre, je pointe un quart d'heure
plus tôt, même â l'heure du déjeuner. Je m'endors avant d'avoir sommeil,
je mange avant d'avoir faim, et me réveille avant que ça sonne. J'embrasse avant de
m'essuyer, aime avant d'haïr. Il n'y a qu'en intensité que je me laisse distancer. Et puis ma montre
retarde, alors que ma tête avance, seulement pour les horraires.(...)
Je suis la seule salariée du monde à pouvoir prendre des jours de congé sans que ça gêne. A chaque fois que je m'absente, tout le monde trouve ça normal. Vous êtes si parfaite, dit Françoise. Vous executez le travail de trois personnes, alors après tout pourquoi n'auriez vous pas droit aux repos de trois personnes? Et elle pouffe. Et moi, j'ai la journée pour me refaire.
J'ai acheté une robe noire, en jurant que ce serait la dernière. Elle est un peu
plus courte que l'autre, qui faisait trop grand soir, j'aurais été ridicule. A part ça,
c'est à peu près la même. D'ailleurs je ne sais pas pourquoi je l'ai achetée, ça suffit maintenant.
A l'institut ils m'ont proposé de me faire un soin relaxant, puis un soin revitalisant, ils draineront ma lymphe,
ils ont prévu qu'elle fonde, ils me gratifieront ensuite d'un comseil en beauté. J'aime bien ça.
C'est comme à la gymnastique, cette intense volupté, à la fin, quand on s'étire.(...)
(...)
J'apprends à finir. Je fais comme si tu n'allais pas rentrer, je fais comme si j'avais un amant,
j'appelle le plombier, et le menuisier, tu ne sers à rien à la maison, tu ne bricoles jamais et
tout tombe en pièces, si c'est pas malheureux. Je nous regarde sur les photos et on est laids. Ou toi, ou moi, il
y en a toujours un de raté, c'est bien la preuve que ça ne pouvait plus durer. Par exemple, mes parents, dès qu'ils sont
photographiés ensemble, sont magnifiques, c'est une preuve, c'est ce qu'on appelle l'harmonie ou l'amour. Ne nous leurrons pas, nous ne sommes que de piètres
pantins, sans talent pour la réussite des choses du coeur.
Et puis tout à coup, voilà que ça s'affole, l'ascenseur déraille, mes parents,
ceux que j'aime, il n'y aurait pas la mort au bout, pour eux aussi?
La reine Claude est une pute. À Florence, nous en aurons la preuve. Nous visiterons tous les palais,
nous nous extasierons, pas devant les autres, ils me prendraient pour une niaise, déjà que
ça ne doit pas être brillant, ils n'aimes pas les muets dans ce milieu, faut causer,
même pour répéter la même chose que le voisin ou le mari, mais faut causer, fort si possible.
Devant eux, je dirai les bons mots, mais lorsque nous serons enfin seuls, nous dirons systématiquement
château pour parler de palais. Je t'explique, mon ange.
À Paris, nous ne parlons pas château, d'ailleurs nous devrions, mais si là, à
Florence, nous le faisons, la reine Claude ira se fixer ailleurs. On l'emmène à Florence,
c'est un fait, mais il y a une raison là-dessous. À moins qu'elle ne soit insensible à
la beauté et au charme, ce qui m'étonerait, vu le cadre où elle a momentanément choisi d'habiter, elle se laissera happer
par...(...)
C'est à l'enterrement de Rodrigue, où la classe était
chargée de la chorale que j'ai pu approcher Laurette. Elle pleurait et
ça l'empêchait de chanter.
Je lui fis remarquer tout bas :
- Pleure pas, tu chantes faux.
Elle me décocha un regard insoutenable, plein de violence et
d'incompréhension, et s'arrêta net de pleurer. Elle se remit à
chanter juste. Elle était belle en noir, elle était
sûrement plus belle toute nue, mais je l'aimais bien comme ça, veuve et perdue.
Je lui pris la main. Elle se laissa faire. Je la tins pendant toute la cérémonie,
puis à la mise en terre, puis lors du retour en bus, puis à la descente du bus, et,
quand elle essaya de me lâcher dans la salle de classe, je la serrai plus fort. Je m'assis
à côté d'elle, sa main gigotait dans la mienne, je sentais son pouls,
c'était bon. J'étais droitier, elle aussi. Ça tombait mal. On allait
devoir se séparer pour écrire la leçon. Je décidai de ne pas en
tenir compte. Comme elle se tortillait sur la chaise, je lui murmurai d'arreter de gigoter,
on allait se faire coller et elle serait bien avancée. Elle prit son stylo dans l'autre
et ne se débrouilla pas si mal. Avec un peu de persévérance, ça
viendrait. À la sortie, je lui proposai une promenade. Elle accepta, à
condition de récupérer sa main. Sauvage, la bohémienne. Je dus la
consoler de la perte de son amant en lui expliquant pourquoi ça n'aurait pas marché.
Elle s'entêtait:
- Mais je l'aimais, tu comprends? On était pareils.
- Ça ne marche jamais quand on est pareil.
Sa main dans la mienne, j'étais bien. C'était l'heure de rentrer, mais je voulais
quand même garder sa main, j'avais envie de la lui couper. Je la lui rendis à regret,
non sans lui avoir fait jurer de me la redonner le lendemain matin.
(...)
(...)
C'était beau, les lumières, dehors. J'avais choisi une table près de la rue, d'où je pouvais
apprécier les autres enseignes Ashiana, Tang, le cirque de Chine, Thaïlande, La Maïella, el Païs.
Je me disais que Léon avait de la chance de faire un tour du monde si jeune. Pour fêter ça, je lui
commandai un yaourt de lait caillé, que je versai dans un verre. À trois mois, il but pour la première
fois comme un grand. Je demandais au serveur de nous prendre en photo, il me demanda mon appareil, mais comme je n'en avais
pas, je lui dis qu'il n'avait qu'à faire semblant. Il fit clic-clac en se cognant le côté du front
un doigt, et en me regadant mal, avec dédain ou l'air de dire : «Celui-là est tordu», je ne le
suporte pas, ça manque de politesse, ça manque de générosité. Moi, j'étais
assis là, à faire tourner son restaurant, alors que j'aurais très bien pu choisir de m'asseoir chez
Thaïlandrama, il aurait dû avoir de la reconnaissance de quelque chose, pas celle du ventre, c'est Léon
qui allait l'avoir, plus tard, à cause du yaourt caillé, mais la reconnaissance du restaurateur pour son client.
Des amis du serveur entrèrent. Ils s'assirent autour de la caisse et burent des bières. J'expliquai à
Léon combien, dans l'ensemble, les hommes étaient mal élevés. Puis je commençai à
évoquer Laurette. Alors comme par enchantement, une jeune femme apparut. Elle avait, comme Laurette,
les lèvres humides, le regard noir et un manteau rouge. Elle s'assit seule, pas loin des hommes, et le serveur posa
devant elle une grande tasse, sans qu'elle n'ait rien demandé. En échange, elle lui donna des billets. Elle
devint alors belle comme Laurette et riche comme Patricia. Mais elle n'avait pas l'air heureux. Quand mon couscous arriva, je dis au serveur :
- Pouvez-vous dire à la jeune fille que je l'invite à partager mon couscous? Je peux même lui en
commander un personnel.
Il sourit pour la première fois et murmura quelque chose à la fille, qui vint s'asseoir face à moi.
- C'est à vous? me demanda-t-elle en désignant Léon.
- Non, c'est à une amie. Je le garde.
- Et tu habites dans le coin?
Elle me tutoyais dèjà. J'avais toujours été près du succès avec les femmes et ça
se révélait maintenant, au palais de Fez.
- Non je suis en transit, dis-je en faisant un signe de tête vers l'aéroport.
- Loin?
- Dubaï.
- Ah oui.
- Une fois par an, j'y fais des courses. Tout est moins cher là-bas. Et puis, en plein hiver, ça réchauffe.
L'eau est à quarente degrés et parfois, en creusant des châteaux dans le sable, on trouve du pétrole.
C'est pour ça que j'emmène Léon.
- Il n'est pas un peu petit pour creuser?
- Il va apprendre.
- Et il dure combient de temps, le transit?
- Vingt quatre heures.
- Comme le mien, répondit-elle très naturellement. Je m'appelle Kadija.
Nous étions déjà proches. Elle toucha la joue de Léon en disant qu'il était mignon.
Je n'osai la contredire, bien qu'étonné qu'on puisse juger l'enfant charmant.
- Vous le voulez?
- Oh oui! Mais je te prends avec. J'ai une chambre au-dessus. Tu viens y faire un tour?
- J'attends mon couscous.
- Et après, pour digérer, entre deux vols, tu ne t'enverrais pas un peu an l'air, mon lapin?
Léon hurlait. J'avais beau tremper mon doigt dans le yaourt et le lui faire sucer, rien ne le calmait. Je demandai a
Kadija d'attendre une minute, que j'aille déposer l'enfant à sa mère dans l'aéroport. Je pris Léon
sous le bras et le descendis au local à poubelles d'un parking en lui demandant d'être sage.
J'avalais mon couscous. Kadija me regardait, elle bougeait sur sa chaise, le serveur lui souriait et, quand elle me conduisit dans sa
chambrette, il la félicita.
Elle se déshabilla tout de suite, tandis que je prenais mon temps, tandis que je digérais ma semoule en
changeant les chaínes de la télévision. J'avais l'impression de me conduire comme un maitre abusif ou comme
un gros porc. On entendait les avions décoller. C'était romantique. Envole-moi, elle m'a dit. J'ai répondu
toi-même.
Coming soon....