Editions Fayard (6 janvier 2010)
Il s’agit d’une rupture. En d’autres termes, d’une formalité.
Un beau jour, Adam montre les premiers signes de faiblesse: «J’aime être avec toi, j’aime rire, vivre, dormir avec toi, j’aime faire l’amour avec toi. Mais je ne sais pas si je t’aime.»
Il est à abattre, pense-t-elle, puisque, la fuyant, il ne tient pas les promesses de l’amour.
Aussitôt, sa perception se trouble mais elle refuse que la douleur organise l’émotion; l’utiliser à autre chose, oui, employer la destruction du sentiment à la construction du livre. Elle ne revient pas sur l’idée qu’elle aime les ruptures et fabrique le drame de toutes pièces. À vivre, l’échec est contraignant. À écrire, le voilà utile. Spirituel. Excitant.
Le lecteur entre alors dans la tête d’un écrivain. Il passe à la lessiveuse. Avec ce couple qui se sépare, il découvre l’écriture comme méthadone du sentiment.
Dans Les Cris, son nouveau roman, Claire Castillon évoque la rupture d’un couple. Elle compare l’écriture à un « monstre », un homme qui lui dicte ses actes et auquel elle obéit. « Créer le monstre textuel m’a permis de mettre un nom et un sexe sur cette présence que je ressens quand j’écris, explique-t-elle. Je me suis souvent demandé quel était ce démon qui m’embête alors que j’ai envie de faire autre chose. » Ecrire sert de thérapie à la belle brune : « Quand je parle d’amour ou d’autres relations, je découvre des choses de moi et je fais un travail de thérapie. » D’une voix douce qui tranche avec la violence qui transparaît dans ses écrits, la jeune femme confie : « J’adore être seule, cela n’empêche pas l’amour, mais l’envahissement par l’autre m’empêche de rester concentrée sur mon écriture. J’aime être avec quelqu’un qui respecte ma solitude. »
(Durée du podcast : 2'29")
Podcast extrait du site France Info
Dans son dernier roman Claire Castillon s’attaque à la difficulté d’aimer lorsque la plume de l’écrivain s’en mêle.
Elle ferme les yeux sur tous ces inconvénients qui vous gâchent un couple. Qu’il ait été courtois, délicat, voire attentif au début, qu’il soit relâché, centré sur lui-même, à savoir ennuyeux aujourd’hui, qu’importe ! L’amant s’appelle Adam et il faut bien l’aimer. Adam comme le premier homme ou tous les hommes puisque celui-ci ne vaut guère mieux que les autres et subsume tous ceux qu’elle a connu sous le genre du mâle veule et décevant.
La cécité de l’amour ne vaut pas pour l’écrivain. La narratrice écrit, et elle a beau fermer les yeux, elle voit à travers les paupières. Du reste, la lassitude s’installe déjà chez son amant qui lui dit ne pas savoir s’il aime, elle, ou la mousse autour d’elle. Le doute est l’huile qui accélère la mécanique de la rupture.
Claire Castillon vit hors du tumulte de la rue, un peu sauvage. Mais rien de la complexité des rapports humains ne lui échappe. Son dernier roman, « les Cris » (Fayard, 190 p.), paru le 6 janvier, assurément le plus abouti - plus littéraire, plus poétique, plus musical, « durassien » même par certains côtés - est celui de la maturité.
(Durée : 1'39")
Vidéo extraite du site BibliObs.
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Figure énigmatique des Lettres françaises, Claire Castillon a su faire de son paradoxe la clé de son succès. D'une apparence douce et romantique, la belle trentenaire - et célèbre ex de PPDA - aime flirter dans ses livres avec la part sombre du genre humain. De fait, rien n'échappe à sa plume acérée, aussi violente que poétique, et surtout pas nos petites bassesses et autres réalités méprisables.
«L'écrivain est là pour avoir les yeux ouverts», déclare-t-elle simplement, en rejetant toute accusation de cynisme. Dans «Les cris», son nouveau roman à paraître en janvier, elle dissèque, à l'heure d'affronter une rupture sentimentale, sa relation particulière à l'écriture: soit une autre sorte de liaison amoureuse, vacillant entre cannibalisme et jeu de domination. Du grand Claire Castillon.
D'après ce roman, vous vivriez l'écriture comme un «monstre» qui s'agite en vous. Vous le ressentez vraiment aussi violemment?
Un «monstre», oui, mais pas dans le sens monstrueux, horrible, méchant ou abject. C'est comme quand je vois Milla Jovovich dans les films de Besson. Je me dis qu'elle est «monstrueuse», «inhumaine», mais elle est toujours femme. J'emploie ce terme dans le sens de la puissance supérieure, décuplée, qui la dépasse.
Justement: loin de vous effrayer, ce monstre a plutôt l'air de vous protéger. Mais de quoi exactement? D'un trop-plein de sentimentalité?
J'ai l'impression que le monstre empêche de poser sur la vie le voile de la sentimentalité. C'est un peu le monstre de vérité. Comme il connaît très bien la narratrice, il sait jusqu'où il peut la pousser. Il la fait dépasser ses limites. C'est presque un coach qui lui dirait, au moment de la rupture: «Je sais bien ce que tu vaux, alors ne te raconte pas de sornettes, ouvre les yeux. Ne te vautres pas dans une histoire médiocre en nous jurant que c'était merveilleux. Vas-y, avance.»
Ce monstre refuse tout élan de sentimentalité. Pensez-vous qu'il faille être dur, voire méchant ou cynique, pour être un bon écrivain?
Non. Je suis même sûre que non. Il ne faut surtout pas être méchant. Cynique, on peut l'être de temps à autre, quand c'est drôle, quand c'est juste. Mais la posture du cynique me déplaît profondément. Par contre, l'écrivain est censé ouvrir les yeux. L'écriture doit être puissante, elle doit dire la vérité. C'est quelque chose d'obligatoire, mais ce n'est pas une question de méchanceté, mais de regard, de vérité.
Vos écrits ont toujours été portés par une certaine violence. Avez-vous mis du temps à faire la paix avec cette part de vous-même?
Cette violence, je l'ai en effet. Je la lis dans mes livres. Mais au quotidien, je ne ressens pas de choses à crier, de revanche, de désir de détruire, rien de tout ça. Ce que je ressens dans la vie, c'est mon trop-plein de monde, mon trop-plein de gens. Mais pas avec violence, plus dans un élan de solitude et de fermeture. C'est à-peu-près la seule violence que j'ai vis-à-vis du monde extérieur, le besoin de m'en retirer. La littérature est sans doute mon unique lieu de violence.
Vous comparez votre relation avec ce monstre à une liaison amoureuse. Diriez-vous que c'est votre plus belle histoire d'amour?
Le monstre remplace tout, parce que lui ne trouvera jamais que je suis «trop». Au contraire, il m'en demande toujours plus: il me nourrit, il me désire, il me met dans un état de femme et d'écrivain - les deux à la fois. Alors que les hommes ont plutôt un problème avec l'écrivain, et la violence, la force que ça peut dégager.
Avez-vous ressenti cette crainte dans votre entourage face au pouvoir de l'écrivain?
Je l'ai ressenti à peine. Fugacement. J'ai entendu quelques fois «j'ai peur d'atterrir dans un de tes livres», c'est tout. Si dans la vie, j'étais une machine à broyer, peut-être que les gens m'éviteraient et auraient peur. Mais ce n'est pas ce que je suis.
Mais vous jouissez quand même de ce pouvoir de l'écrivain?
Oui. D'une certaine manière, il me protège dans ma vie - des douleurs, des deuils, des ruptures. Des gens me disent que ça ne protégera pas toujours. On verra. Mais quand je perds quelqu'un que j'aime, je peux m'enfermer avec lui dans un livre en disant: «Je reste avec toi, tu ne pars pas, t'es là, t'es pas mort.» C'est la part la plus sublime de ce pouvoir.