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Pourquoi tu m'aimes pas?

Editions Fayard (Août 2003)

couverture Pourquoi tu m'aimes pas?
Langue : Français
Éditeur : Fayard (20 août 2003)
Format : Broché - 206 pages
ISBN : 2213616655
Autres éditions : Poche

Le grenier : Présentation

La première page

Il s'arrête chez le poissonnier pour carresser une anguille. Je reste caché, j'ai peur de ne pas l'approcher assez doucement. J'achète le pain et monte vite rejoindre ma mère à la maison. Un jour il déraillera, et certains maraíchers hocheront la tête en le regardant, le fou, avec son petit cartable. T'as ton tan's? plaisanteront-ils entre eux. Quand je regarde mon père, cette chair molle livrée aux loups, ma gorge se noue. Il traíne dans le marché couvert. Il va attendre la nuit pour rentrer. C'est toujours cette lassitude à l'idée de devoir ouvrir la bouche, dire bonsoir, ce mal dans la peau, mal à ses membres lourds, ce sommeil aux aguets, prêt à l'abattre en plein vol.

Ma mère lui tient froid. Elle a chaud, elle transpire la pauvre, à force de lui tendre l'amour, qu'elle dit, qu'elle croit, et qu'il ne prend plus. C'est qu'ils vivent un amour qui ressemble à l'ennui, une étape imbécile, à deux, à se chamailler. Je crois qu'elle l'aime parce qu'il le faut. Lui reste pour l'enfant, l'enfant bientôt jeune homme qu'ils ont eu finalement.

La quatrième de couverture :

" Ma mère lui tient froid. Elle transpire, la pauvre, à force de lui tendre de l'amour, qu'elle dit, qu'elle croit, et qu'il ne prend plus. C'est qu'ils vivent un amour qui ressemble à l'ennui, une étape imbécile, à deux, à se chamailler. Je crois qu'elle l'aime parce qu'il le faut. Lui reste pour l'enfant. L'enfant bientôt jeune homme qu'ils ont eu finalement.

Il a dix ans, il redoute le drame entre ses parents - qu'ils s'entre-tuent, par exemple. Jusqu'au jour où, las de leurs gesticulations, il accomplit en toute innocence un premier acte barbare et libérateur

Voilà comment on devient un méchant garçon, bien dans sa peau, de loin supérieur aux siens dans l'art de faire mal

Claire Castillon est douée pour ces histoires horribles murmurées à l'oreille du lecteur. Elle décrit la perversité comme un mal ordinaire. Elle a du style et du mordant

Revue de presse

Le Monde des Livres

Par Jean-Luc Douin - 19/12/03

¤ Un déluge de mauvais esprit

Claire Castillon signe un récit mordant, entre dérision et ténèbres

Dans la liste des romans de l'automne qui auraient mille fois mérité de figurer parmi les éventuels lauréats d'un prix littéraire, eu égard à leur talent flagrant, leur originalité rare, leur humour cinglant, leur insoumission viscérale, il y a celui-ci, à la verve bête et méchante, comme savaient l'être les dessins de Reiser et les chroniqueurs rageurs de la revue défunte Hara Kiri.

On la soupçonnait hier de liaisons dangereuses avec l'autofiction. Voilà Claire Castillon, pied de nez, dans la peau d'un gamin de 13 ans, vengeur, meurtrier, fou à lier. Ballot grassouillet et pensif dans la cour de l'école, cet affreux jojo grandit avec un handicap. Ses parents ne s'aiment pas. Le père, chair molle, nez luisant, est otage d'une femme boudinée, jalouse, ivre de Scrabble, qui casse les assiettes.

C'est un couple déglingué, qui se chamaille. Mal dans sa peau, le mari traîne ses membres lourds avant de rentrer. « Tu veux une tisane ? », lui dit la poison quand il rentre du travail. « Non merci. » « Je t'en fais une quand même. Il faut que tu boives, sinon tu vas avoir mauvaise haleine. »

Le môme regarde père et mère « se débattre chacun dans son genre misérable ». Il a « l'impression d'avoir cent ans ». Rompu aux douleurs quotidiennes, il simule « un parfait détachement envers ces sournoiseries ». « J'ai été monté à l'envers », dit-il. Le « cerveau en pagaille ». Il se choisit des amis aveugles, sourds ou bizarres, et une devise machiavélique : « Si on m'aime, je n'aimerai pas, si on ne m'aime pas, je me roulerai par terre, de rage, et nu pour qu'on me voie. » Il veut une revanche, être maître du monde ou assassin.

Un sorcier maléfique

Le petit monstre grandit, sorcier maléfique. Découvrant que son père a une maîtresse et un enfant caché, il étouffe le nourrisson et laisse son père, accusé du crime, crever en prison. Sans revenus, sa mère s'épuise à faire des ménages : il lui achète du rouge à lèvres et la pousse à se prostituer entre deux repassages.

Repoussé par une copine qu'il avait sadisée, il épouse une fille riche qu'il trompe et méprise, oublie leur nouveau-né hurlant dans le local à poubelles d'un parking. Il mime la dépression, s'invente une sclérose en plaques pour éviter le divorce, engrosse son ancienne camarade de classe, viole la tante de son épouse pendant une croisière sur le Nil, et tombe entre les mains des psychiatres.

Imperturbable, douée d'un sens de la dérision qui n'est pas sans évoquer Alphonse Allais, Georges Fourest et Jean Forton, cette malicieuse Claire Castillon orchestre ce déluge de mauvais esprit et d'horreurs provocatrices avec une assurance sidérante. Ce récit mordant, dont on s'amuse, trahit une ténébreuse vision de l'humanité.

Imperturbable, douée d'un sens de la dérision qui n'est pas sans évoquer Alphonse Allais, Georges Fourest et Jean Forton, cette malicieuse Claire Castillon orchestre ce déluge de mauvais esprit et d'horreurs provocatrices avec une assurance sidérante. Ce récit mordant, dont on s'amuse, trahit une ténébreuse vision de l'humanité.

La société « avait fait de moi un hors-la-loi, un laissé-pour-compte. Le bonheur était l'apanage des sauvages, des indélicats », souffle-t-elle à l'oreille de son narrateur, mais sans que jamais on ne soit sûr qu'il ne s'agit pas d'une parodie, d'une pirouette. Le désespoir, chez Claire Castillon, a l'élégance du burlesque, de la gaudriole. Son héros clôt son cri d'insurrection existentielle (ou de malveillance) par un ultime pied de nez : « Je voulais que, dans mon cercueil, on m'installe sur le ventre, les deux poings serrés sur le nombril. Mon nombril. Je prendrais ensuite l'éternité pour essayer de défaire le noeud. »

Zone Littérraire

par Céline Mas

Pourquoi l'aimer ?

Un des très savoureux romans de cette rentrée 2003. Autant aller droit au but : Claire Castillon écrit bien, haut et fort. Pourquoi tu m'aimes pas ?, son nouveau roman, est efficace et délirant, trépidant, surréaliste et perturbant.

Claire Castillon a l'humour vache et les échappées belles. Pourquoi tu m'aimes pas ? est l'histoire d'un type qui se pose cette question. Un enfant étonnamment lucide qui découvre que son père trompe sa mère et lui a fait un gosse dans le dos. C'est là où cet être pervers et calculateur aurait pu planter le couteau. Ce sera l'étouffement pourtant qui servira d'expédient pour se débarrasser de ce môme dont la naissance a volé une part du désir paternel.
C'est affreux. Ca commence comme ça et pire, au loin, à travers les pages, le noir se durcit jusqu'à l'enfermement. Le narrateur, tour à tour démissionneur avec bras d'honneur de l'innocence, père de brutalité et de cynisme, mari cuirassé de certitudes cruelles et violeur de vieillesse à l'agonie, se démène pour blesser. Sa femme Patricia, choisie au gré de caresses sur les bancs de l'école, sa mère qu'il force à se prostituer, son père qu'il laisse accuser du meurtre du bébé haïssable, chaque personnage est scalpé par une méchanceté froide et implacable. C'est sûr, le questionnement sur le sens des rapports humains prend ici toute sa place.

Le pourquoi primordial

Le pourquoi est primordial. Pourquoi une mère plus qu'elle-même cède aux moindres atermoiements matériels et si sa vie conjugale n'est qu'une vaste escroquerie, pathétique exercice d'auto-conviction ? Pourquoi une épouse ou une femme, si son seul but est de satisfaire votre bienheureux souhait sans vous nourrir de ses résistances et halos de volontés ? Pourquoi un môme dont tout le monde se fout à commencer par ses propres géniteurs qui ne voient en lui que le reflet de leurs indécrochables et obsessionnelles ambitions ? Cette capacité à sonder son âme est une des grandes forces du sombre héros de Pourquoi tu m'aimes pas ? Il est répugnant, mais incarne les visages communs de la médiocrité. S'il n'a pas de prénom inscrit, ce n'est que pour mieux exprimer ces rôles de caméléon dans lesquels on se faufile subrepticement, parfois sans aucun battement de coeur, pour répondre à des « il faut, on doit, c'est mieux. » Ce personnage a cette force-là, cette force précieuse qui le rend si touchant : il est vrai. Au plus profond de sa chair, sans se résigner à restreindre ses tripes au politiquement correct, il y va. C'est obscène, ce manque de conscience, et dans le même temps, l'humour du "je" et l'incroyable sentiment d'être sans se travestir le rendraient presque désirable. Où serais-je moi-même tombée dans la folie à trop croire à sa bonne foi ?
Le style, quant à lui, ne gâche rien. Les formules courtes façonnent l'image d'un monde essoré. Virulente, sanguinolente, l'écriture de Claire Castillon procure allégresse et addiction.
Faudrait-il expliquer davantage pourquoi nous l'aimons tant?

bienpublic.com

13/11/03

« Il s'arrête chez le poissonnier pour caresser une anguille ». Ainsi commence le roman de Claire Castillon, Pourquoi tu m'aimes pas ? « Je voulais que, dans le cercueil, on m'installe sur le ventre, les deux poings serrés sur le nombril. Mon nombril. Je prendrais ensuite l'éternité pour essayer de défaire le noeud ». Ainsi se termine le roman de Claire Castillon. Entre ces deux phrases, 200 pages d'un exercice littéraire redoutable et génial à la fois : l'absurde raconté façon british, comme si tout était parfaitement normal. L'absurde et l'horreur, car le charmant garçonnet que l'auteur met en scène a tué, violé, etc. La perversité devient l'ordinaire, et les gens simples, mais vaincus d'avance, des handicapés que le monde dépasse.
Claire Castillon, qui malgré sa jeunesse est loin d'en être à son premier roman, manie le mot avec une maestria qui n'est pas sans inquiéter : elle vous raconte l'horreur avec une fausse simplicité : dans le Grenier une jeune fille se mettait à ingurgiter des objets. Dans La reine Claude est une pute, la narratrice, éperdument amoureuse d'un homme racontait la lente chute d'un corps jadis en bonne santé. Le corps, cette guenille, n'encombre pas les héros de Claire Castillon qui le dédaignent avec un souverain mépris. Pourquoi tu m'aimes pas ? Nous, on aime.

E-novateur, Face A : chronique

par Bérangère Eandi

« Ma mère lui tient froid. Elle a chaud, elle transpire, la pauvre, à force de lui tendre de l'amour, qu'elle dit, qu'elle croit, et qu'il ne prend plus. C'est qu'ils vivent un amour qui ressemble à l'ennui, une étape imbécile, à deux, à se chamailler. Je crois qu'elle l'aime parce qu'il le faut. Lui reste pour l'enfant, l'enfant bientôt jeune qu'ils ont eu finalement. Ta mère avait un ventre qui perdait les enfants, me raconte mon père, les jours où ses soupirs s'enchevêtrent de mots. Sa jalousie du début, des premières années du mariage, la rendait nerveuse, c'est mon père qui raconte, que son ventre, de peur d'être trompé, commençait le travail trop tôt. On appelait, il accourait, l'hôpital, la maison, elle perdait les enfants et ils remettaient ça », tel est le deuxième paragraphe du quatrième roman de la délicieuse Claire Castillon.

Voilà quelques longs mois que j'attendais avec impatience la sortie de son nouveau roman, Pourquoi tu m'aimes pas ? Car, il faut bien l'avouer la jeune et jolie demoiselle a le don pour vous faire vivre des émotions fortes, intenses, voire même violentes. Je ne cesse de me poser la question suivante : comment du haut de ses 28 ans, avec un tel visage angélique, une jeune fille peut-elle décrire parfaitement la souffrance, le désarroi et une multitude d'atrocités ?... Oui, je vous le demande comment ? Il semblerait que la Demoiselle Castillon en connaisse la recette... Quoiqu'il en soit, une nouvelle fois, Mademoiselle Castillon vous nous offrez une petite merveille et pour cela je tiens à vous dire merci. Votre plume se veut légère, aérienne, votre histoire nous donne la chair de poule, et les sensations que vous nous décrivez sont parfaites à visualiser... quant à vos personnages, ils se veulent excellents dans leur triste rôle... La perversité est au rendez-vous... et on adore... En un mot, vous avez su mélanger tous « les ingrédients nécessaires », très habilement, de sorte que le résultat est une véritable douceur à « digérer ». Merci mille fois...

Mais revenons à vos 206 pages : un univers glauque, une famille qui part à la dérive... et au milieu un enfant, le narrateur. A cela, vous rajoutez une bonne dose de cruauté et l'éternelle phrase (qui hante bien trop souvent l'esprit de tout un chacun) « Pourquoi tu m'aimes pas ? » Ah çà, Claire, permettez que je vous appelle Claire, on peut dire que vous savez toucher les gens en plein coeur ! Un tel titre est forcémment remarqué ! Chacun, en l'achetant, croira peut-être, trouver un bout de son histoire... Mais c'est là, qu'il y a subterfuge et que vous êtes très maligne...

A peine âgé de dix ans, le narrateur subit ses parents (et oui pour reprendre les propos d'une personne que j'aime beaucoup « tout le monde n'a pas la chance de naître orphelin ! »). Il grandit au milieu de la peur. Chaque jour est une lutte pour lui. Chaque jour, en se levant, il s'inquiète de savoir si ce ne sera pas le dernier, et si ses parents ne finiront pas par s'entretuer d'ici la nuit tombée... Le lundi ressemble au mardi, qui n'est, au bout du compte, lui aussi, qu'une pâle copie du mercredi et ainsi de suite... Chaque jour, rime avec violence et angoisse... Le couple se détruit jour après jour... Et pourtant... Et pourtant, une chose apparaît comme évidente : c'est que même si dans cette famille, le verbe « aimer » ne se conjugue pas, on ne peut s'empêcher de vivre accrocher les uns aux autres. Pourquoi ? Aucune explication, c'est un fait avéré...Et puis voilà qu'un jour, une toute petite goutte fait déborder le vase ! Il y a un trop plein de tout. Un « pétage de plombs » : le héros décide de prendre sa vie en main, en étouffant le fils adultérin de son père et mieux encore, en faisant inculper ce dernier. A partir de ce moment, la « machine infernale » est en marche, et les choses ne pourront aller qu'en empirant.

Le narrateur devient un véritable monstre, un être nourrit de haine. Il surpasse alors ses propres parents dans l'art de pourrir la vie d'autrui ! A l'adolescence, il ne s'arrange guère : la méchanceté ne fait que grandir en lui. Adulte, il tétanise de peur quiconque s'approche de lui. Le voilà devenu plus tyrannique que jamais : s'imposant comme chef de famille, il pousse sa mère à se prostituer afin d'améliorer leur quotidien. Le voilà devenu manipulateur intransigeant. Paradoxalement, il n'arrive pas à comprendre pourquoi la jeune fille qu'il aime le déteste... Sa candeur égale sa perversité...

Je ne vous en dis pas plus et vous invite à vous procurer le plus rapidement possible Pourquoi tu m'aimes pas ?, dernier roman de Claire Castillon. Chaque page tournée est à la fois brillante et étonnante... Claire Castillon fait partie de ces personnes, qui, lorsqu'on met un stylo dans leurs mains, sont capables de nous transporter loin de la réalité. Elle décrit la perversité comme un mal ordinaire.

Retrouvez ci-contre "Interview : Face B", l'interview de Claire Castillon par Bérangère Eandi

Lexpress livres

par Michel Grisolia - 11/09/03

Itinéraire d'un enfant haï

Cruautés et horreurs domestiques. Un roman féroce, mais fort comme du Hitchcock
Méfions-nous des frustrés. Si la société leur refuse le meilleur, certains d'entre eux commettent le pire. C'est le cas du héros de Pourquoi tu m'aimes pas?, monstre juvénile au charme noir, petit enfant du siècle infréquentable, mais terriblement attachant. Au collège, on l'appelle «l'autiste», cet adolescent menteur, fainéant et mal embouché qui n'aura jamais accès ni à l'amour, ni à l'insouciance, ni à la faculté de médecine. A 13 ans, il sait déjà que le monde n'est pas tendre; l'avoir appris jeune aide à grandir. Sa règle du jeu, dès lors, est fort simple: si on l'aime, il n'aimera pas; si on ne l'aime pas, il se roulera par terre. Et sa vengeance contre tous, parents, proches ou étrangers, sera meurtrière.
Le gamin découvre-t-il que la maîtresse de son père a un bébé, il étouffe le nourrisson, et laisse accuser l'auteur de ses jours. Celui-ci en prison, sa mère se retrouve sans ressources. Le garnement en fait illico une prostituée à domicile, qui repasse entre les passes. Les femmes? Puisque Laurette, sa copine de classe, le snobe, il épousera Patricia, fille riche qu'il méprise, exploite et trompe. Mieux: il oublie leur nouveau-né dans un aéroport et s'invente une sclérose en plaques pour susciter la pitié de sa belle-famille. Quant à tante Paule, vieille dame coquette, il la dévalise lors d'une croisière sur le Nil après l'avoir violée. Ce délicieux personnage finira, plutôt satisfait de son sort, comme Camille Claudel...
De Claire Castillon, qui fit parler d'elle avec Le Grenier (Anne Carrière), on savait que sa plume n'avait pas froid aux yeux. Elle ne nous en avait pas pour autant préparés à un tel catalogue de cruautés et d'horreurs domestiques, improbables sans doute, mais savoureuses comme des péchés mortels. Chaque page, cinglante, de ce roman rapide et férocement drôle illustre la leçon de Hitchcock: plus le méchant est réussi, plus l'ouvrage a des chances de l'être aussi. Il y a dans sa peinture d'un pervers ordinaire une verve, un humour macabre et une dérision rares. Pourquoi tu m'aimes pas?, c'est un peu l'histoire du sale gosse qu'auraient eu Christiane Rochefort et Reiser, maîtres très regrettés de la misanthropie joyeuse.

Amazon.fr

par Céline Darner

Il y a des rencontres, comme ça, dans la vie, qu'on aimerait bien s'épargner. Comme celle de ce gosse, apparemment original, espiègle, un "p'tit con" pour son père, le chéri de sa maman. En marge à l'école, campé sur ses convictions au lycée, j'm'enfoutiste au travail et, de bout en bout, amoureux béat et obstiné d'une même femme. Accroc, tenace, héros des causes perdues, et rongé par une irresponsabilité terrifiante qui s'étend du meurtre à l'abandon d'un nouveau-né dans un parking. Sans jamais tomber dans le burlesque, l'exagération, Claire Castillon réussit là un tableau doux et amer de la folie, soulignant au passage les caractères tendres et cruels de l'enfance, s'appliquant à créer des personnages denses (le père en raté, la mère réduite à se prostituer) dans un milieu social humble et vaincu à l'avance. Le tout avec un style cassé, froid, tel un médecin légiste analysant une dépouille, distant et un regard drôle, qui n'est pas sans rappeler Howard Buten dans Quand j'avais cinq ans je m'est tué.

L'Alsace

par Jacques Lindecker

Les divins enfants

À l'approche de Noël, il n'est pas inutile de vérifier ce qui se trame dans le cerveau des enfants. Chez Christophe Donner et Claire Castillon, ça fait froid dans le dos.

SAMUEL a dix ans. Il habite le passage d'Odessa au coeur du quartier Montparnasse, « la maison qui est au fond, très belle, couverte de vigne vierge ». Une maison beaucoup trop grande pour sa mère -institutrice- et lui, depuis que son père est mort, pendant la semaine de Noël, après une chute du toit. Nous sommes dans les années 60, le secteur est en pleine ébullition : on y construit une tour gigantesque, 54 étages, la future... tour Montparnasse. Pour Samuel et sa maman, l'expropriation est en vue, mais ils sont bien décidés de ne pas se laisser faire. Un groupuscule d'activistes va les aider. Le pot de terre contre le pot de fer...

Une histoire qui finit mal, dans le sang, avant que la lumière n'inonde cet ange maléfique

Ces années grises, entre l'absence de son père, la tristesse de sa mère, les bouleversements du quartier, sont aussi celles de l'adolescence de Samuel. Il grandit sans joie, sans innocence, en suscitant le trouble des adultes qui le côtoient. Samuel est beau, l'image du péché, des hommes lui tournent autour et il joue avec eux. Atmosphère, atmosphère. Ça va encore se compliquer : la mère est hospitalisée, Samuel rêve de dynamiter la tour. En prison, la tentation se fait sexe. Quand il en sort, il devient en quelque sorte le fils adoptif d'un couple étrange. Une histoire qui finit mal, dans le sang, avant que la lumière n'inonde cet ange maléfique, grâce notamment aux livres, « le peuple des mots qui envahit mon lit », une façon de vivre sa solitude, sa marginalité. Ne reniant rien de son formidable cocktail de tendresse et de férocité, d'impudeur et d'élégance, Christophe Donner quitte, avec Ainsi va le jeune loup au sang, le terrain de l'auto-fiction. Certes, la confession n'est pas loin, les souvenirs sont à vif, mais nimbés d'une douce mélancolie (le charme de l'invention sans doute...). Malgré quelques longueurs, son récit est d'une subtilité, d'une sincérité et d'un courage rares.

Claire Castillon est de la même race que Christophe Donner. Le lance-flammes est sa plume, mais sans rien abdiquer de belles ambitions littéraires. Chez elle aussi, il est, dès la première phrase, question de père et de loups («Quand je regarde mon père, cette chair molle livrée aux loups, ma gorge se noue»), d'une famille éteinte («C'est qu'ils vivent un amour qui ressemble à l'ennui, une étape imbécile, à deux, à se chamailler»). Ici, l'enfant à 13 ans, mal dans sa peau, mais pas désespéré : « Je suis peut-être de ces garçons réservés qui profitent de leurs douloureuses années scolaires pour tirer leur épingle du jeu. J'ai l'étoffe d'un président, d'un chef d'armée. J'ai peut-être même un pouvoir magique, moi le ballot grassouillet et pensif qui, dans les cours d'école et de collège, invente le futur de sa vie ». L'enfant sage, effacé, sait en effet se montrer intraitable. Quand il découvre son père en compagnie de sa maîtresse et de l'enfant qu'il a eu d'elle... il assassine le bambin. Même sort pour Rodrigue, un caïd de la cour de récréation, qui a eu le tort de donner la main à Laurette, dont le narrateur est amoureux.

L'enfant sage, effacé, sait en effet se montrer intraitable

Cet amour sera d'ailleurs le fil rouge de sa vie. Il va harceler sans trêve la jeune femme. Elle ne veut pas de lui. Il ne s'en émeut pas. Pour donner le change, il se marie à Patricia, riche et plutôt niaise, qui lui fait un enfant dont il ne veut pas. Tout cela également ne peut que mal finir.

Claire Castillon, comme Christophe Donner, réfléchit sur le lien entre l'extravagance de l'enfance et les mêmes comportements taxés de folie à l'âge adulte. On trouvera toutes sortes d'excuses aux « bêtises », même les plus cruelles, d'un gamin. Est-ce une bonne chose ? L'enfance, comme l'écrit Claire Castillon, c'est bien là où l'on apprend « le mensonge, la méchanceté, l'égoïsme, la colère, les mauvaises pensées ». Beau programme. Joyeux Noël !

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Pourquoi tu m'aimes pas? est le quatrème roman de Claire Castillon. Retrouvez sur cette page une présentation, des extraits, une revue de presse et des interviews.

Extraits

Extrait 1

C'est à l'enterrement de Rodrigue, où la classe était chargée de la chorale que j'ai pu approcher Laurette. Elle pleurait et ça l'empêchait de chanter.
Je lui fis remarquer tout bas :
- Pleure pas, tu chantes faux.
Elle me décocha un regard insoutenable, plein de violence et d'incompréhension, et s'arrêta net de pleurer. Elle se remit à chanter juste. Elle était belle en noir, elle était sûrement plus belle toute nue, mais je l'aimais bien comme ça, veuve et perdue. Je lui pris la main. Elle se laissa faire. Je la tins pendant toute la cérémonie, puis à la mise en terre, puis lors du retour en bus, puis à la descente du bus, et, quand elle essaya de me lâcher dans la salle de classe, je la serrai plus fort. Je m'assis à côté d'elle, sa main gigotait dans la mienne, je sentais son pouls, c'était bon. J'étais droitier, elle aussi. Ça tombait mal. On allait devoir se séparer pour écrire la leçon. Je décidai de ne pas en tenir compte. Comme elle se tortillait sur la chaise, je lui murmurai d'arreter de gigoter, on allait se faire coller et elle serait bien avancée. Elle prit son stylo dans l'autre et ne se débrouilla pas si mal. Avec un peu de persévérance, ça viendrait. À la sortie, je lui proposai une promenade. Elle accepta, à condition de récupérer sa main. Sauvage, la bohémienne. Je dus la consoler de la perte de son amant en lui expliquant pourquoi ça n'aurait pas marché. Elle s'entêtait:
- Mais je l'aimais, tu comprends? On était pareils.
- Ça ne marche jamais quand on est pareil.
Sa main dans la mienne, j'étais bien. C'était l'heure de rentrer, mais je voulais quand même garder sa main, j'avais envie de la lui couper. Je la lui rendis à regret, non sans lui avoir fait jurer de me la redonner le lendemain matin.

Liens externes

La reine Claude en éditions Poche

couverture Pourquoi tu m'aimes pas? éditions poche

Langue : Français
Poche: : 219 pages
Éditeur : LGF (1 juin 2005)
ISBN-10 : 2253109185
ISBN-13 : 978-2253109181
Autre édition : Fayard

Extrait 2

C'était beau, les lumières, dehors. J'avais choisi une table près de la rue, d'où je pouvais apprécier les autres enseignes Ashiana, Tang, le cirque de Chine, Thaïlande, La Maïella, el Païs. Je me disais que Léon avait de la chance de faire un tour du monde si jeune. Pour fêter ça, je lui commandai un yaourt de lait caillé, que je versai dans un verre. À trois mois, il but pour la première fois comme un grand. Je demandais au serveur de nous prendre en photo, il me demanda mon appareil, mais comme je n'en avais pas, je lui dis qu'il n'avait qu'à faire semblant. Il fit clic-clac en se cognant le côté du front un doigt, et en me regadant mal, avec dédain ou l'air de dire : «Celui-là est tordu», je ne le suporte pas, ça manque de politesse, ça manque de générosité. Moi, j'étais assis là, à faire tourner son restaurant, alors que j'aurais très bien pu choisir de m'asseoir chez Thaïlandrama, il aurait dû avoir de la reconnaissance de quelque chose, pas celle du ventre, c'est Léon qui allait l'avoir, plus tard, à cause du yaourt caillé, mais la reconnaissance du restaurateur pour son client.
Des amis du serveur entrèrent. Ils s'assirent autour de la caisse et burent des bières. J'expliquai à Léon combien, dans l'ensemble, les hommes étaient mal élevés. Puis je commençai à évoquer Laurette. Alors comme par enchantement, une jeune femme apparut. Elle avait, comme Laurette, les lèvres humides, le regard noir et un manteau rouge. Elle s'assit seule, pas loin des hommes, et le serveur posa devant elle une grande tasse, sans qu'elle n'ait rien demandé. En échange, elle lui donna des billets. Elle devint alors belle comme Laurette et riche comme Patricia. Mais elle n'avait pas l'air heureux. Quand mon couscous arriva, je dis au serveur :
- Pouvez-vous dire à la jeune fille que je l'invite à partager mon couscous? Je peux même lui en commander un personnel.
Il sourit pour la première fois et murmura quelque chose à la fille, qui vint s'asseoir face à moi.
- C'est à vous? me demanda-t-elle en désignant Léon.
- Non, c'est à une amie. Je le garde.
- Et tu habites dans le coin?
Elle me tutoyais dèjà. J'avais toujours été près du succès avec les femmes et ça se révélait maintenant, au palais de Fez.
- Non je suis en transit, dis-je en faisant un signe de tête vers l'aéroport.
- Loin?
- Dubaï.
- Ah oui.
- Une fois par an, j'y fais des courses. Tout est moins cher là-bas. Et puis, en plein hiver, ça réchauffe. L'eau est à quarente degrés et parfois, en creusant des châteaux dans le sable, on trouve du pétrole. C'est pour ça que j'emmène Léon.
- Il n'est pas un peu petit pour creuser?
- Il va apprendre.
- Et il dure combient de temps, le transit?
- Vingt quatre heures.
- Comme le mien, répondit-elle très naturellement. Je m'appelle Kadija.
Nous étions déjà proches. Elle toucha la joue de Léon en disant qu'il était mignon. Je n'osai la contredire, bien qu'étonné qu'on puisse juger l'enfant charmant.
- Vous le voulez?
- Oh oui! Mais je te prends avec. J'ai une chambre au-dessus. Tu viens y faire un tour?
- J'attends mon couscous.
- Et après, pour digérer, entre deux vols, tu ne t'enverrais pas un peu an l'air, mon lapin?
Léon hurlait. J'avais beau tremper mon doigt dans le yaourt et le lui faire sucer, rien ne le calmait. Je demandai a Kadija d'attendre une minute, que j'aille déposer l'enfant à sa mère dans l'aéroport. Je pris Léon sous le bras et le descendis au local à poubelles d'un parking en lui demandant d'être sage.
J'avalais mon couscous. Kadija me regardait, elle bougeait sur sa chaise, le serveur lui souriait et, quand elle me conduisit dans sa chambrette, il la félicita.
Elle se déshabilla tout de suite, tandis que je prenais mon temps, tandis que je digérais ma semoule en changeant les chaínes de la télévision. J'avais l'impression de me conduire comme un maitre abusif ou comme un gros porc. On entendait les avions décoller. C'était romantique. Envole-moi, elle m'a dit. J'ai répondu toi-même.

Interview

Face A, Face B : interview pour E-novateur

par Bérangère Eandi

Elancée, mince, brune, oeil vif, front intelligent, voilà quelques termes qui pourraient décrire Mademoiselle Castillon. Certes, elle possède tous les atouts pour faire du cinéma, pour jouer la comédie, mais ce qu'elle aime, elle, plus que tout, c'est écrire... Jalousée par les "midinettes en herbe", elle fascine les hommes. Couchée sur une feuille, sa plume s'envole. Pourquoi tu m'aimes pas ?, son dernier roman me donne l'occasion de vous parler de ce nouvel opus mais aussi de lui poser quelques questions...

Pourquoi écrivez-vous ?
Pour sortir du monde, l'effleurer sans y être tout à fait. Parce que je suis bien, au moment où j'écris, durant ce moment où une météorite pourrait faire exploser mes fenêtres et où je ne l'entendrais même pas.
Quel est le livre ou l'auteur qui vous a le plus marquée ?
Le livre ET l'auteur ! « Brèves Histoires de ma mère », de Bernard Desportes (Fayard). J'ai rencontré l'auteur au salon du livre, cette année. Depuis, je n'ai plus besoin de rencontrer personne. Il est doté d'un pouvoir terriblement fort, une puissance magistrale, une intelligence sensible et extrêmement rare.
Quel est le dernier livre que vous avez-lu ?
La vie de Joséphin le fou, d'Ananda Devi
Actuellement êtes-vous en train d'écrire ?
Oui.
Ecrivez-vous plutôt le jour ou la nuit ? Et écrire se fait-il dans la douleur, l'effort ou la joie et la facilité ?
Quand j'écris, je ressens une espèce de force bien supérieure à moi, qui pendant environ une heure me prend toute entière, m'absorbe, me torture un peu, et me laisse ensuite fatiguée, mais heureuse ! prête à remettre ça !
Question classique et néanmoins intéressante, quel livre importeriez-vous sur une île déserte ?
Celui que je suis en train d'écrire (et un crayon)
Quel est vôtre premier lecteur quand le manuscrit est terminé ?
Désormais, ce sera toujours mon éditrice, Elisabeth Samama.
Combien de livres non publiés avez-vous écrit ?
Trois, ou quatre. Je ne sais plus exactement.
Enfant quel métier rêviez-vous d'exercer ? Celui d'écrivain ? A quel âge avez-vous décidé que vous « passeriez votre vie dans les livres »?
J'ai toujours voulu être agent secret. D'ailleurs je combinerais volontiers les deux. Quand j'ai voulu être écrivain, à douze ans, j'ai pensé que c'était aussi fou que de vouloir devenir chanteuse ou comédienne. Quand mon premier roman, Le Grenier, a été édité, je me suis dit que je ferai tout pour vivre dans les livres, toujours.
Avant de vous plonger dans l'écriture d'un futur roman, vous inspirez-vous des gens qui vous entourent, des rencontres que vous faites dans la rue, en soirée, dans les cafés?
Je m'inspire du monde en général, mais sans le faire exprès, le monde est pénétrant, je n'y peux rien, il laisse en moi des impressions, des images. Je pense qu'ensuite ma tête range ou dérange les images et se concentre sur un thème. Elle libère alors les impressions mélangées qui peuvent se rattacher à ce thème.
J'avoue être totalement fascinée par la facilité avec laquelle vous avez le don de décrire des histoires douloureuses, des situations où les personnages sont le plus souvent « en survie », quelle est votre secret, Claire?
La survie de mes secrets.

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