Editions Stock (mai 2002)
"La vie a tout dicté. Je peux consacrer mes dernières forces á la terre, mais ma pensée s'est retirée de la vie, elle est ailleurs, dans le monde des choses incertaines. Je n'ai plus rien á dire á personne."
Jacques Chardonne
C'est l'histoire de ma vie qui a croisé la tienne, c'est l'histoire de nos nerfs en crise, de deux malades qui n'ont que l'amour pour moteur, la rage de rester haut. C'est l'histoire de deus têtes capables de se saborder pour que l'autre ne meure pas. C'est l'histoire du sillon creusé depuis cette rencontre-là, le long duquel poussent les fées et les fleurs. C'est l'histoire d'un prunier à déraciner parce qu'il s'est fichu au milieu, et les fleurs n'ont plus d'eau. Il faut l'abattre, en faire du bois, le bois de notre croix et celui de nos feux. Tu ne mourras pas. Je t'aime.
Pompon, balle, boule ou nombril. Pelote, oeuf, cerise, melon, abricot, pomme, pomme de terre, patate, carrément, nectarine, ornage, clémentine, noix, noisette. Potiron. Reine Claude.
Si la reine-claude est ordinairement une prune, dans le troisième roman de Claire Castillon il s'agit d'une tumeur au cerveau qui ravage la tête d'un quinquagénaire, présentateur du JT à la télévision. La narratrice est une romancière de vingt-six ans éperdument amoureuse de cet homme en sursis. C'est elle, d'une voix chargée de reproches, qui nous raconte la lente chute d'un corps jadis en bonne santé, et qui relate cette passion promise par contrecoup à une mort prochaine. Sa longue confession qui s'adresse à son amant meurtri se meut au fil des pages en une longue traque verbale de la tumeur ronde et lourde comme un fruit trop mûr. «La reine Claude est une pute», écrit la narratrice, qui l'assimile plus loin à un Scotch sur lequel on ancre sa vie.
Paquet de haine qui avoue ne penser qu'à elle, la jeune femme évoque les voyages manqués, les rendez-vous secrets, les attentes déçues, les embarquements en avion, alors que les moteurs vrombissent déjà, les halls d'hôtel traversés comme des voleurs, car la popularité de l'amant, vedette du petit écran, est telle qu'il demeure contraint de soustraire aux yeux du monde son ultime parenthèse passionnelle. Clandestine dans la tête de sa victime, la reine Claude se confond par un glissement sournois à cette princesse du coeur que l'on cache par peur de la perdre. Peu de dialogues concrets, quelques bribes de conversation arrachées au filtre de la mémoire, La reine Claude est un monologue romanesque hanté par la souffrance physique et le poids de la faute originelle.
On sait que le corps, foyer de tous les tourments, demeure chez Claire Castillon l'objet principal de ses noires fictions. Les rapports douloureux avec un père assimilé à un sombre timonier, le désir d'enfanter une fille, que l'on appellera Rigoletta, cadeau du ciel permettant de se réconcilier avec sa féminité en miettes, sont autant de thèmes qu'aborde aussi en filigrane ce roman authentique et sans effets faciles, écrit dans l'ombre tutélaire du Claire de Jacques Chardonne.
Une jolie seiche brune de 26 ans, nommée Claire Castillon, a une histoire d'amour qu'on voit dans certain magazine avec un célèbre et pervers séducteur informatif de 54 ans, nommé Patrick Poivre d'Arvor. C'est leur affaire et celle du papier glacé. Mais la jolie seiche brune, qui a déjà écrit deux romans lui établissant une réputation de Cendrillon arracheuse d'ailes, s'avise d'écrire une romance qui ressemble un peu, beaucoup, passionnément, à la folie (ou pas du tout?), à la sienne: une jolie seiche brune de 26 ans, prénommée Claire, y a une histoire d'amour avec un célèbre et pervers séducteur informatif, nom et âge non précisés, qui passe à la télé tous les soirs. Appelons-le P. P. a des enfants comme Patrick. Les femmes lui tombent dessus comme Patrick. Il a écrit un livre qui s'appelle Un enfant sage, presque comme Patrick. Lequel a publié en 2001 Un enfant, histoire d'une jeune journaliste célèbre qui... Mais passons. Enfin, Claire se plaint sans cesse de la «foule des cons» qui assiègent P., tout comme Patrick aime dénoncer les mouches qu'il s'efforce d'attirer. Mais P. a, semble-t-il, quelque chose de plus que Patrick: une tumeur au cerveau grosse comme une prune, que Claire appelle «la reine Claude», c'est le titre du livre. Oublions-le vite: Claire a la méchante ingénuité des jeunes romanciers qui jouent à s'arracher la peau autour des ongles. Beaucoup de mots qui font la galipette, plein de petits détails sales et de formules fières d'elles mais cruellement inutiles, un soupçon d'Angot, un zeste de Guibert, une pincée de Nobécourt, et hop, le tour est joué pour rien. Des livres comme celui-là, il en sort vingt par saison et tous ont le même parfum: celui d'une fleur bleue qui se voudrait orchidée, et qui se croit auteur parce que sa plume écorche le corps et frotte l'intimité. Intimité, oui, mais jusqu'à quel point? Ici, l'éditeur, Stock, intervient: il rappelle aux journalistes qui l'ignoreraient encore que Claire est l'amie de Patrick. Claire, dont le charmant visage couvre la jaquette entière. De là à penser que Patrick, comme P., a une tumeur, il n'y a qu'un pas que «la foule des cons» franchit. La rumeur au cerveau peut faire vendre le livre. En tournée publicitaire à la télé, Claire est ambiguë comme, en son temps, Mazarine Pingeot. Elle s'effarouche froidement. Elle fait honte au client que son ouvrage hybride aguiche. Elle prend des airs interdits, presque moraux, face au qu'en-lira-t-on que son éditeur et ses demi-réponses alimentent. Pendant ce temps, Patrick gît chaque soir au JT de 20 heures et publie, dans le Figaro Magazine, un reportage andin, où on le voit franchir à cheval «plusieurs rios glacés (8 degrés)» et prendre des notes «avec un stylo... aux armes du Petit Prince». Est-il malade, ne l'est-il pas? Achetez le livre, vous n'en saurez rien. Mais on imagine volontiers cet audiovisuel Valmont relire en riant, sur le corps nu de sa petite Volanges, les épreuves du roman inerte qu'elle va publier.
La bombe de Claire Castillon "C'est un récit dérangeant qui fait couler beaucoup d'encre. La romancière Claire Castillon vit, on le sait, une passion dévorante pour Patrick Poivre d'Arvor. Dans son nouveau roman, autobiographie à peine déguisée, elle fait une stupéfiante révélation : une tumeur maligne, mais peu évolutive, grosse comme une reine claude, se serait incrustée dans le cerveau de son amant, un célèbre présentateur télé... [...] Avec ce récit juste, oscillant sans cesse entre dérision et gravité, folie et drôlerie, Claire Castillon nous bouleverse. Et nous laisse sans voix lorsqu'elle décrit les souffrances stoïques de son homme public mais ô combien pudique. Lorsqu'elle défie un destin qui s'assombrit : Tu ne mourras pas. Je t'aime. Poignant comme un adieu impossible."
« Je suis pour qu'on ne te débranche pas, je suis pour aller contre ta volonté, je suis pour ton entier amoindrissement, tu seras diminué et j'en redemanderai. Je me fiche de ton enfermement. Si vraiment ça te démange, je fixerai des roulettes au lit et je t'emmènerai courir au bois. » Claire Castillon ne tourne pas autour des mots. Elle l'avait déjà prouvée dans Le Grenier son premier roman, l'histoire d'une fille qui transformait son vagin en réserve à souvenirs de son amant. Cette fois c'est autre chose. Quoi que... La narratrice est éprise d'un personnage public, plus âgé qu'elle et atteint d'une tumeur au cerveau, cette méchante reine Claude. Ni l'un ni l'autre n'ont envie de se perdre. Commence alors une course contre la montre, au cours de laquelle tout est magnifié et enjolivé. Les sentiments sont poussés à la catharsis, et l'intimité entre ces deux êtres prend une densité hors du commun. Le livre est truffé de scènes amusantes : les descriptions du comportement des braves gens face à une star. Gaffes, remarques indécentes, veuleries, mépris complet pour les personnes qui entourent la vedette, Claire Castillon prend plaisir à détailler ces attitudes qui allègent une histoire souvent dramatique et noire de ce roman plaisant et aux incontestables qualités d'écriture.
Après Le Grenier et Je prends racine, Claire Castillon change de registre et dévoile son secret, racontant au jour le jour l'évolution de la maladie de l'homme qu'elle aime. Une intruse, une tumeur maligne mais peu évolutive, grosse comme une "reine claude", s'est incrustée dans le cerveau de son amant, un célèbre présentateur télé, plus âgé qu'elle. Envie de la tuer, de la fracasser contre un mur, de la dévorer... Comment se débarrasser de cette sale "pute" ? Savoir toute la vérité, tout partager, conjurer la séparation avec la force du désespoir : "Je pense à ton enterrement, où je n'irai pas (...) J'essaie l'absence." Aura-t-elle assez de force ? Elle y croit, rassemble une gerbe de souvenirs, se passe leurs vieux films, imagine Rigoletta la petite fille qu'ils voulaient avoir ensemble. Dans cette lettre à son amour, ce cri de détresse, l'écrivain dit toute sa douleur, sa peur, sa rage face à l'insoutenable arrachement annoncé. Entre dérision et gravité, folie et drôlerie, Claire Castillon passe des caprices d'enfant aux délires joyeux, mais son texte, sous-tendu par l'urgence, sonne juste, terriblement authentique. Si elle agace par son mépris pour ces "cons" de badauds, sa condescendance, elle bouleverse par sa passion pour cet homme qui ne se plaint pas, qui part la tête haute. Possessive, elle donnerait sa vie pour sauver la sienne : il ne lui reste que les mots, "petit sillon discret recroquevillé dans ta trace et givré dans ton souvenir." Un récit poignant comme un adieu.
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J'apprends à finir. Je fais comme si tu n'allais pas rentrer, je fais comme si j'avais un amant, j'appelle le plombier, et le menuisier, tu ne sers à rien à la maison, tu ne bricoles jamais et tout tombe en pièces, si c'est pas malheureux. Je nous regarde sur les photos et on est laids. Ou toi, ou moi, il y en a toujours un de raté, c'est bien la preuve que ça ne pouvait plus durer. Par exemple, mes parents, dès qu'ils sont photographiés ensemble, sont magnifiques, c'est une preuve, c'est ce qu'on appelle l'harmonie ou l'amour. Ne nous leurrons pas, nous ne sommes que de piètres pantins, sans talent pour la réussite des choses du coeur. Et puis tout à coup, voilà que ça s'affole, l'ascenseur déraille, mes parents, ceux que j'aime, il n'y aurait pas la mort au bout, pour eux aussi?
La reine Claude est une pute. À Florence, nous en aurons la preuve. Nous visiterons tous les palais, nous nous extasierons, pas devant les autres, ils me prendraient pour une niaise, déjà que ça ne doit pas être brillant, ils n'aimes pas les muets dans ce milieu, faut causer, même pour répéter la même chose que le voisin ou le mari, mais faut causer, fort si possible. Devant eux, je dirai les bons mots, mais lorsque nous serons enfin seuls, nous dirons systématiquement château pour parler de palais. Je t'explique, mon ange.
À Paris, nous ne parlons pas château, d'ailleurs nous devrions, mais si là, à Florence, nous le faisons, la reine Claude ira se fixer ailleurs. On l'emmène à Florence, c'est un fait, mais il y a une raison là-dessous. À moins qu'elle ne soit insensible à la beauté et au charme, ce qui m'étonerait, vu le cadre où elle a momentanément choisi d'habiter, elle se laissera happer par...(...)